Bien que le domaine de la génétique fut un des domaines de recherche les plus riches au cours du 20ème et début du 21ème siècle, elle laisse cependant un certain nombre de questions sans réponses précises. Comment se fait la différenciation cellulaire ? La spécialisation tissulaire ?
Avec les mêmes facteurs génétiques de risque, qu’est-ce qui favoriserait l’apparition de cancers et autres maladies chez les sujets? L’épigénétique semble apporter quelques réponses !

Pour  amener plus de précision sur ces questions ; nous avons eu l’honneur de nous  entretenir avec un expert Pr. Azeddine Ibrahimi fondateur du laboratoire MedBiotech à la faculté de médecine et de pharmacie de Rabat, Université Mohammed V de Rabat.

  • Professeur, pour commencer pouvez-vous nous rappeler ce qu’est l’épigénétique ?

L’épigénétique est à la fois un concept ancien et nouveau, on est donc pour la première fois
entrain de dire que des traits et caractères qu’on acquit deviennent transmissibles sur au moins deux générations sans qu’aucune modification au niveau de l’ADN ne soit nécessaire. D’où le terme d’épigénetique, au delà de la génétique.
Le domaine où cela est le plus évident est la psychiatrie où malgré le séquençage complet du génome humain qui a été achevé en 2004 par le consortium international, on n’a pas pu encore identifier des gènes impliqués clairement dans des pathologies comme la bipolarité, l’anxiété ou la dépression entre autres.

  • Professeur pourriez vous nous expliquer schématiquement comment cela se
    fait-il?

Schématiquement les conditions extérieures et l’hygiène de vie entre autres, induisent le placement de sortes d’étiquettes sur les brins d’ADN, et vont tout en gardant l’intégralité et l’intégrité du code génétique  moduler  l’expression génétique. C’est à dire soit inhiber ou bien stimuler cette expression de gène responsable de la production de la protéine et du
fonctionnement cellulaire par conséquent.

  • Des expériences pour renforcer cette thèse ?

Tout d’abord un grand nombre de preuves a été obtenues grâce à l’expérimentation animale et notamment sur des souris. Au jour d’aujourd’hui, des centaines de recherches ont été faites dans ce sens, la  plus célèbre est celle de  Fire et Mello qui ont reçu conjointement le Prix Nobel de médecine et physiologie  en 1998 pour la mise en évidence de l’interférence ARN de Caenorhabditis elegans, un ver , chez qui l’attirance pour une odeur acquise par l’expérience peut être transmise sur 3 générations, et jusqu’à 40 si cette caractéristique acquise est renforcée. De même chez qui, il a été démontré que l’épigénétique est un mécanisme qui peut expliquer le transfert du trait de longévité d’une génération à une autre.
D’un autre côté des études humaines ont montré que les enfants de femmes qui ont été
enceintes durant les événements du 11 septembre 2001 possédaient un taux de cortisol plus élevé que la moyenne, sans que ces enfants soient soumis à des traumatismes durant leurs jeunes vies. De même que des études rétrospectives hollandaise sur des enfants d’après guerre ont montré que la malnutrition durant la période gestationnelle a eu des effets sur la santé physique et mentale de la progéniture des Hollandais  à cause de  la famine de 1941 et mettant en évidence une « mémoire de la famine » et de stress chez ces enfants d’après deuxième guère mondiale.

  • Les applications dans le domaine de la médecine ?

D’emblée, il faut dire que plusieurs médicaments et vitamines peuvent être utilisés et qui ont des effets indirects sur le mécanisme de l’épigénétique. Les plus connues sont la vit B9, B12 et vit C. Mais, le concept le plus important qu’apporte ce mécanisme de l’épigénétique reste celui du ré-étiquetage des traits. En effet tous ces critères et phénotypes acquis peuvent être reprogrammés en changeant notre environnement et améliorant notre hygiène de vie. Ainsi, nous avons la possibilité de reprogrammer et casser ce transfert d’une génération à une autre en opposition aux mutations qui nécessite une thérapie génique pour le faire. C’est un espoir formidable que représente l’épigénétique et qui reste un phénomène dynamique en comparaison aux modifications génétiques qui reste un processus statique.

  • Le Maroc dans tout ça ?

Pour le Maroc et pour tous les pays en voie de développement, il  y  a beaucoup d’espoir, car ce système de thérapie est basé sur un changement d’hygiène de vie que chacun de nous peut réaliser à des frais très réduits. Ce que nous essayons de notre part, c’est de caractériser ces mécanismes chez les marocains qui commence par une approche globale OMIC qui consiste d’une part à lire le génome en entier et dans un second temps déterminer l’épigénome qui regroupe toutes les modifications épigénétiques de notre génome. Au laboratoire, nous œuvrons dans ce sens avec une capacité de séquençage et de déchiffrage des génomes accrue et faite avec des ressources marocaines à 100% et en espérant dans un futur proche, initier des études plus complexes de méthylomes et epigénomes.
Notre objectif est de réaliser à moyen terme une lecture totale du génome marocain et
d’identifier ces fameuses étiquettes épigénétiques spécifiques à notre population.Et comme n’importe quel projet ambitieux, nous avons développé des formations au sein du
laboratoire afin de développer plus de compétences humaines marocaines. Nous œuvrons aussi à sensibiliser le grand public à travers les différents moyens de communication du laboratoire et une présence sur les réseaux sociaux et le net pour vulgariser ces nouvelles thérapies qui ne seront pas un luxe dans le monde de demain.
En conclusion nous espérons très prochainement développer un grand programme de médecine personnalisée car la population marocaine possède des traits et des caractères spécifiques à elle, et de même, que chaque marocain par personne, ce qui nous emmène vers ce concept de médecine de précision où on traitera chaque individu selon ces caractéristiques génétiques et épigénétiques.