Après un long voyage depuis la ville d’Oujda, un trajet bien couteux et fatiguant, Rachida est enfin arrivée à destination; un bel appartement moderne, situé à l’étage d’un immeuble résidentiel dans un cartier chic à Meknès. Elle monta les escaliers et passa les portes d’un dentiste, d’un avocat et d’un comptable sans pourtant s’y attarder, elle n’était intéressée par aucun de ces profils et ne s’arrêta qu’une fois en face d’une large pancarte indiquant : « Le centre islamique de médecine prophétique et de pratique de la Roukia ». 

En doré, le nom du Cheikh tant prisé pour sa Baraka soulageant tous les maux, était bien visible. C’est bon elle y est, depuis le temps qu’elle en entendait parler ! Des femmes de tous les horizons, satisfaites des miracles du Cheikh ne manquaient pas de le recommander. Si toutes ses personnes ont pu trouver remède à leur damnations, alors pourquoi pas elle?

Rachida était mariée depuis quelques années mais n’avait toujours pas d’enfant. Avec cinq avortements à son actif en l’espace de deux ans, elle a réussi a se faire pointer du doigt, nourrir les commérages et être intimidée par son époux qui de plus en plus impatient, ne manquait pas l’occasion d’évoquer l’éventualité d’une 2ème femme, qui serait capable de lui procurer une descendance. Prise de panique, elle se renseigna sur les conduites à suivre, c’est ainsi qu’elle découvrit le fameux Cheikh, dont la réputation était bien établie. Elle l’avait d’abord suivi sur les réseaux sociaux pour profiter de ses précieux conseils et de ses séances de Roukia en ligne, spécialement dédiée aux femmes, qui comme elle,  peinaient à avoir des enfants. Mais devant l’urgence de la situation, elle décida de se rendre en personne au sanctuaire du Cheikh, là ou la magie s’opérait. En y pensant logiquement, la Baraka n’allait tout même pas fonctionner à distance…

Maintenant qu’elle était sur place, il fallait attendre son tour. Quelques heures s’écoulèrent avant que la secrétaire n’appelle son nom pour rencontrer son sauveur. Tous ses espoirs reposaient sur ce moment si attendu. Le Cheikh était là, derrière son bureau en bois massif, sur lequel se superposaient  des Corans de toutes les tailles et les couleurs. En plein milieu de sa narration, relatant ses maux et ses peines, il lui coupait la parole,  affirmant connaître tous ses symptômes et la rassurant de ses grandes chances de guérison. Pour lui, le diagnostic était évident; un esprit maléfique était la source de ses malheurs. Il fallait juste chasser ce Djin amoureux qui habitait son corps, pour pouvoir porter autant d’enfants qu’elle voudrait. L’ordonnance était simple, mais il fallait la suivre à la lettre si elle ne voulait pas perdre son mari, et être condamnée à une honte éternelle. Un rituel bien codifié était prescrit. Elle devait prendre un bain à l’eau bénie (ayant subi le processus de récitation méticuleuse de versets coraniques) pendant 7 jours successifs et pas un de moins ; asperger sa chambre à coucher d’un mélange d’herbes décoquetées dans de l’eau bénie 5 fois par jours pendant 3 jours de suite ; et surtout prendre une cuillère à soupe d’une préparation qu’il vendait sur place, après chaque prière du Fajr sur un estomac vide tout en récitant une liste de Douae bien précise.

 

Ordonnance prise et conduite apprise, Rachida était déterminée… Elle y mettait son espoir et ses économies… et heureusement qu’elle avait économisé, la facture à la sortie était bien salée entre les 300 Dh pour la consultation et les  900 Dh pour l’eau bénie, les herbes et la potion magique, il lui restait à peine de quoi payer le trajet de retour. C’était bien au dessus de ses moyens, mais ça en valait bien la peine, puisqu’elle allait retomber enceinte et retrouver enfin le bonheur. Le lendemain de son retour, et seulement quelques heures après l’ingestion du mélange sensé la guérir, Rachida atterrit aux urgences dans un état pour le moins, inquiétant. Contactée par le médecin pour trouver un antidote a ce qui était ingéré, la secrétaire du fameux Cheikh, refusa de livrer les constituants de la potion sous prétexte que c’était le secret du métier ! Rachida s’en était sortie après quelques jours d’hospitalisation et grâce à l’acharnement des médecins, mais elle a bien failli y rester.

Il s’agit bien d’une histoire vraie, mais loin d’être choquante tellement on en entend parler ces derniers temps. Le plus alarmant cependant, c’est que le Cheikh est toujours en liberté,  et continue à s’adonner à sa « pratique illégale de la médecine » au vu et au su de tous, sans aucun contrôle. Il continue à alimenter sa chaine Youtube et à soigner sa page Facebook pour attirer les clients potentiels. Bah il faut bien se plier aux nouvelles règles de Marketing qui marchent, car le bouche à oreille is not that trendy anymore. Les médecins eux, ne peuvent pas se faire de la publicité sur internet, puisque c’est sanctionné par la loi mais les Rokats n’ont aucune restriction. C’est normal, quand tu n’es pas médecin, tu n’es responsable de rien et tu as tous les droits! Si ces pratiques illégales et dangereuses, sont recommandées par les plus chanceux qui n’ont pas subi d’accident majeur, les autres victimes observent un mutisme irrationnel, comme si l’échec d’une telle thérapie était occasionné par la faiblesse de leur foi ou par une erreur de leur part. Impossible de pointer du doigt les compétences des Cheikhs, illuminés des sciences divines.

Nous avons tous été en contact, dans notre entourage personnel ou professionnel, avec des personnes qui comme Rachida, se sont fait arnaquées, et qui ont mis leur vie et leur santé en danger à la recherche d’un espoir irrationnel de guérison sans passer par les voies de médecine moderne, de plus en plus rejetée par une grande partie de la population en manque, non pas de moyens, mais plutôt de confiance. Ces pratiques, dites de « médecine traditionnelle », mais que je qualifierais plutôt de criminelles devant l’absence totale de contrôle, doivent être dénoncées, notamment par les autorités sanitaires, mais aussi par l’ensemble du corps médical qui doit assumer sa responsabilité dans la préservation de la santé de la population. Rester là, à ramasser les pots cassés sans riposter, nous rend tout aussi complice, même non intentionnellement. Et je ne parle pas seulement des intoxications et allergies aux plantes « médicinales » prescrites à tord et à travers sans posologie adéquate, et sans aucune formation de base, dont les conséquences désastreuses sont chiffrées dans les rapports des centres de pharmacovigilence, mais aussi des amputations forcées suite à des fractures négligées ou mal traitées par la Jbira et autres conséquences déplorables causées par des guérisseurs pratiquant dans l’impunité totale.

Notre rôle, en tant que médecins,  ne se limite pas à sauver les vies des personnes qui viennent vers nous volontairement, mais consiste aussi à prévenir les risques encourus par les autres. Si notre population raffole encore de telles pratiques, c’est aussi parce qu’on n’explique pas assez, on ne sensibilise pas assez, on ne dénonce pas assez !  Oui, le sujet est bien délicat, notamment du fait de l’étiquette « religieuse » sous laquelle se cachent ces soi-disant thérapeutes, et qui qualifierait tout personne osant critiquer leurs pratiques, de mécroyant ou de libéraliste reniant l’identité et les tradition de ses aïeuls. Mais tant qu’on ne se mouille pas à dire les choses telles qu’elles sont, on ne risque pas de voir le moindre changement s’opérer. 

Je ne nie pas l’effet très apaisant pour certains, de la récitation du Coran, et je ne remets pas en doute l’effet psychologique positif sur le cours évolutif de certaines maladies. Cependant, retarder des prises en charge de maladies graves tel le « Cancer », ou la « Dépression » en vantant l’efficacité de telles pratiques est  quasi-criminel. Vendre du rêve à des patients fragilisés qui sont en quête d’espoir et les priver d’un traitement adéquat est archi-inhumain. De plus, prescrire des mélanges d’herbes dont on ignore les constituants et la provenance pouvant êtres toxiques et allergènes voir mortels, à tord et à travers devrait être sanctionné par la force de la loi. Et c’est à nous médecins, d’assurer ce rôle de dénonciation, c’est à nous de sortir ces histoires vécues tous les jours du cadre de « l’anecdote », et les prendre beaucoup plus au sérieux en visualisant la gravité des conséquences.  C’est à nous, témoins de ces drames vécus par nos patients, d’alerter les autorités afin de sauver les autres victimes potentielles.

En parlant d’anecdote, une collègue m’avait raconté l’histoire d’une patiente diagnostiquée avec un cancer du sein, perdue de vue pendant un an, et qui était revenue un jour, l’air ravi, expliquant, avec toute la confiance du monde, qu’elle était suivie par un guérisseur, et que maintenant que son traitement, réputé efficace était arrivé à terme, elle est venue demander une imagerie de contrôle pour vérifier sa complète guérison de son cancer. En effet, son sein malade n’était plus rouge d’inflammation mais plutôt raffermi, et limite pierreux. Je vous laisse imaginer les résultats de son imagerie et la gravité de son pronostic.

Pr Maryam Fourtassi                                                                                            Professeur en médecine physique et réadaptation à la faculté de medecine et de pharmacie d’OUJDA