Les pays sont de plus en plus nombreux à dépénaliser, voire légaliser le cannabis. Alors que la Californie est devenue au 1er janvier le huitième Etat des Etats-Unis à autoriser la marijuana, et que le Canada fera de même à partir du 1er juillet 2018, plusieurs autres gouvernements, le Maroc y compris ont exprimé leur besoin de suivre ce même modèle.

Faut-il légaliser ou non le cannabis ?

Pour répondre à cette problématique nous avons contacté Professeur Maria Saber Professeur Agrégé de Psychiatrie ; Addictologue au Service d’Addictologie à l’Hôpital Psychiatrique Universitaire Arrazi.

Qu’est-ce que le cannabis ?

Le THC (Δ9 – tétrahydrocannabinol) est la principale substance responsable des effets pharmacologiques du cannabis chez l’homme. C’est le principe actif contenu dans le cannabis et ses différents composés.

Il existe deux variétés de chanvre, se différenciant l’une de l’autre par le taux de THC qu’elles contiennent: le chanvre textile (cannabis sativa), cultivé sous nos latitudes depuis des siècles, ne contient que des taux insignifiants de THC. Le chanvre indien (cannabis indica) qui poussait à l’orgine sur les versants de l’Himalaya sécrète lui beaucoup plus de résine pour se protéger de la sécheresse, résine recelant le THC. C’est cette variété qui a été sélectionnée et manipulée génétiquement pour obtenir des produit avec des taux élevés de substance psychotrope. Les effets du THC proviennent de la liaison de cette substance avec des récepteurs cannabinoïdes présents dans l’organisme.

Les effets pharmacologiques du THC se produisent en activant un système cannabinoïde endogène composé de substances neurochimiques et de récepteurs spécifiques. Deux types de récepteurs ont été caractérisés : CB1 et CB2.

Les récepteurs CB1 sont distribués de façon hétérogène dans l’organisme avec une plus forte concentration dans les structures cérébrales impliquées, notamment, dans la mémoire, la coordination motrice, mais aussi dans le traitement des informations relatives à la douleur. Des récepteurs CB1 sont aussi présents dans les structures qui participent au contrôle des émotions ou qui composent le circuit de la récompense. Le CB2 est présent dans l’ensemble du système immunitaire.

Comment le cannabis laisse-t-il son empreinte sur le cerveau?

Le grand responsable, c’est le THC. Cette molécule parvient à modifier le fonctionnement du système endocannabinoïde, un ensemble de neurotransmetteurs, de récepteurs et d’enzymes responsables en partie de la maturation cérébrale.

Naturellement produits par le cerveau, les endocannabinoïdes sont présents dans des zones associées à l’apprentissage, la motivation et la prise de décision.

La structure moléculaire du THC ressemble à celle des endocannabinoïdes. Cette ressemblance lui permet de se lier à certains récepteurs présents à la surface des neurones. Ainsi trompés, les neurones sont incapables de réguler leurs messages.

La dose et la fréquence à partir de laquelle le cannabis modifie le cerveau des ados vulnérables restent floues, voire inconnues.

Effets recherchés

Le cannabis procure, en général, une sensation de “bien-être”. Les personnes qui fument se sentent calmes, euphoriques ou légèrement désinhibées.

Le consommateur, occasionnel ou régulier, recherche en général un état d’ivresse transitoire, un effet de relaxation. Il existe autant de motivations poussant à rechercher cet effet que de consommateurs. Certains consomment de manière festive, d’autres pour “oublier” des préoccupations difficiles, d’autres encore parce que leur entourage consomme et parce qu’ils ont peur de se faire rejeter.

Parfois, le consommateur recherche un effet plus prononcé, correspondant à une modification de l’état de conscience, qu’on peut appeler une expérience psychédélique.

Ce type d’expérience peut ressembler à un rêve éveillé, avec une altération des perceptions et une perturbation de la relation “cause-effet” donnant un caractère “incroyable” à ce que perçoit le consommateur. Cette expérience peut aussi s’avérer angoissante compte tenu de ces perturbations sensorielles et cognitives.

Risques et effets d’une consommation régulière :

Le THC altère le cerveau. Nous n’avons pas encore la capacité scientifique de déterminer d’une manière exacte les conséquences des changements du THC sur le cerveau.

L’usage répété du cannabis  est associé à plusieurs problèmes de santé tels que les dépendances, l’initiation et le maintien du tabagisme, certaines maladies mentales (la dépression, les troubles anxieux et la psychose). Il est également admis que les jeunes consommateurs s’exposent également à un développement cérébral altéré, à des troubles cognitifs au long cours et à des performances scolaires moindres.

En outre, la fumée du cannabis contient plus de substances cancérigènes que celle du tabac.

Chiffres clés concernant la consommation de cannabis au Maroc :

En 2014, l’Observatoire Marocain des Drogues et Addictions (OMDA) évaluait à 800.000 le nombre d’usagers de drogue au Maroc, dont 95% de consommateurs de cannabis. La même année, un lycéen sur 10 avait touché au moins une fois à ce produit, tandis qu’un lycéen sur 30 en fumait plus ou moins régulièrement.

Emploi du cannabis dans un but thérapeutique :

L’emploi de cannabis ou de ses dérivés à des fins médicales est un sujet fréquemment abordé sur Internet. Certaines compagnies pharmaceutiques semblent déjà se spécialiser dans le développement de dérivés cannabinoïdes. Il existe en effet des travaux de recherche concernant des domaines aussi divers que le traitement de la douleur, de la spasticité, du glaucome, des nausées, etc. Le cannabis est aussi en question dans le domaine de l’immunité. Les résultats sont l’objet d’un débat scientifique. Pour certains, les dérivés du cannabis auraient une valeur réelle, pour d’autres leur efficacité ne serait pas prouvée, et les effets indésirables seraient trop nombreux, notamment en ce qui concerne la mémoire, mais aussi des réactions transitoires sévères de type psychose paranoïde ou en psychiatrie.

Il semble pourtant que l’on soit là devant deux discours totalement différents: que le cannabis et/ou ses dérivés aient une valeur thérapeutique ou non, cela n’en fait certainement pas une panacée ni un argument en faveur de la généralisation de sa consommation, pas plus que pour tout autre médicament. La consommation en masse de cannabis relève d’une toute autre problématique.

Le cannabis est-il moins dangereux que le tabac ?

Non, la fumée de cannabis est plus cancérigène que celle du tabac. Ainsi, fumer trois joints est aussi dangereux pour les poumons que fumer 20 cigarettes.

De plus, mélangé à du tabac, les méfaits sont démultipliés. En effet, le goudron contenu dans le cannabis renferme 50% de plus de carcinogènes, agents susceptibles de provoquer le cancer. Ainsi, fumer trois pétards ou un paquet de cigarettes, est associé aux mêmes risques d’infections pulmonaires (bronchites aiguës et chroniques) et de cancer respiratoire. Plusieurs études indiquent également un effet négatif du cannabis sur le système immunitaire. Le THC réduirait l’activité des cellules du système immunitaire chargées de protéger les poumons des micro-organismes.

Les personnes qui ont choisi le cannabis plutôt que le tabac, pensant que le premier se révèlerait moins dangereux, peuvent réviser leur choix en connaissance des risques qu’ils encourent.

Conseils pour les jeunes qui le consomment ? Comment l’arrêter ?

Pour les jeunes qui ont une consommation régulière et prolongée de cannabis, il est fréquent d’éprouver des impressions de mal-être, d’irritabilité et de stress. Les usagers réguliers décrivent aussi des troubles du sommeil, une transpiration excessive, des migraines et/ou des difficultés de concentration. La consommation elle-même peut accentuer un état dépressif qui était déjà présent, mais pas forcément de façon marquée.

Ces troubles peuvent être intenses et difficiles à vivre. Ils représentent alors un véritable obstacle à l’arrêt. Ainsi, les tentatives d’arrêt sont fréquentes et vouées le plus souvent à l’échec. Une aide extérieure est nécessaire pour y parvenir.

Il existe au Maroc des centres spécialisés dans le traitement et la prise en charge des addictions. Ces  centres proposent une prise en charge individuelle, à la fois médicale, psychologique et sociale.

Au cours des entretiens, le consommateur peut faire le point sur les raisons de sa consommation et sur ses motivations à arrêter. Il sera aussi conseillé sur différentes stratégies d’arrêt.