Le médecin fait partie intégrante de la société où il vit, et a pour mission non seulement de traiter ses patients, mais aussi d’assurer une vulgarisation de l’information médicale dans le but de promouvoir une meilleure adhésion de la société et des citoyens aux soins médicaux.
Avec 13 millions d’utilisateurs Facebook au Maroc (soit 39% de la population) dont la plupart font partie de la tranche d’âge des 18-34 ans [1], on prend facilement conscience du pouvoir des réseaux sociaux en terme de transmission de l’information ou de la désinformation. Ces nouvelles technologies de l’information et de communication, envahissent aussi le domaine médical en proposant de nouvelles formes d’échanges entre les professionnels, et bouleversent aussi la relation médecin-malade.
Un des aspects de ce changement est l’exposition d’histoires et d’expériences médicales par les patients ou leurs entourages sur le web. En effet, en ce début de l’année 2018, l’opinion publique marocaine s’est vu confrontée au cas d’une patiente ayant fait un énorme ‘’buzz’’ sur les réseaux sociaux. Il s’agissait d’une grossesse psychique qui durait selon la patiente depuis 9 ans. On a eu droit au témoignage de la patiente sur des journaux électroniques, aux explications des médecins sur ces mêmes journaux, et même à son examen clinique et son échographie abdominale en reportage filmés.
Les exemples se multiplient de jour en jour, puisque la démocratisation des smartphones à donner une tribune à tout un chacun, où il peut s’exprimer ouvertement et librement, et l’incompréhension de la société vis-à-vis de ces cas extrêmes (qui ont indéniablement des explications rationnelles) pose plusieurs questions quant au rôle du médecin dans notre société.

Du charlatanisme à la ‘’Roqia’’… Il y a de tout sur le net.
Les pages et les groupes d’échanges se multiplient, et n’ont de commun que la gravité des messages qu’ils véhiculent à nos concitoyens. Je cite comme exemple de nombreuses pages d’herboristes qui postent des vidéos où ils prétendent guérir de nombreuses maladies telles que le diabète, l’HTA, ils proposent même de traiter des patients insuffisants rénaux au stade d’hémodialyse en leur donnant de faux espoirs de se libérer de ces séances astreignantes. Pires encore, ils invitent les patients à arrêter le traitement proposé par les médecins pour adhérer à leurs recettes ‘’miraculeuses’’. Ils utilisent pour ça un discours bien rodé, usant de termes médicaux, de ‘’pseudo-sciences’’ et de termes religieux, pour convaincre un grand nombre de patients, ce qui leur semble acquis au vu de l’aura qu’ils ont auprès de la population, la gravité des maladies qu’ils prétendent guérir et le désespoir des patients et de leurs entourages.
Un autre aspect non négligeable ayant trait à la santé des Marocains est la multiplication de pages de la ‘’Roqia’’. Je n’ai pas à me positionner par rapport cette pratique religieuse qui peut être pratiquée de façon individuelle par tout musulman, sans pouvoir analyser de façon objective ses résultats. Mais prétendre pouvoir diagnostiquer et traiter des maladies aussi graves que le cancer ou l’infection par le VIH me laissent perplexe. Ces ‘’Roqat’’ profitent des croyances de la population marocaine qui donnent des explications surnaturelles à leurs problèmes (émotionnels, financiers, et de santé), du boom des réseaux sociaux et des faibles connaissances médicales de nos concitoyens leurs laissant un champ libre pour s’adonner à leurs activités frauduleuses.

Les médecins et les réseaux sociaux, toute une histoire !
Le corps médical doit aussi se poser plusieurs questions quant à l’utilisation du web, puisque beaucoup de pratiques qui effleurent le déontologiquement correct deviennent monnaie courante au sein de notre communauté de médecins. Les recommandations répétitives de collègues (qu’ils soient amis ou même des membres de la famille) dans les groupes Facebook type ‘’j’ai testé, je recommande’’, les diffusions retransmises en direct ‘’live’’ d’actes chirurgicaux de certains chirurgiens sur les réseaux sociaux sont à mon sens aussi réprimables.
Certains utilisateurs postent leurs examens ou ceux d’un proche (tomodensitométrie, anatomopathologie…) afin de demander l’avis de médecins présents sur ces groupes, et malheureusement certains confrères ont procédé à l’annonce de diagnostics aussi sévères qu’un cancer sur la toile. Ceci montre que notre communauté de médecins doit aussi s’adapter aux nouvelles technologies.
Les médecins ont également su tirer profit des réseaux sociaux en s’organisant en communauté web de partage d’informations scientifiques et d’entraide entre les confrères concernant des situations cliniques particulières. D’autres applications ont permis de mieux organiser les tâches des praticiens, notamment celles qui permettent le partage d’images et de vidéos, facilitant ainsi la prise d’avis spécialisé de radiologues ou de dermatologues par exemple tout en évitant des déplacements inutiles.
En prenant exemple sur ce qui se passe en France, le Conseil National de l’Ordre des Médecins Français a statué sur les questions déontologiques sur le web, et a publié en 2012 un livre blanc ‘’déontologie sur le web’’ soulignant l’intérêt des réseaux sociaux pour les médecins et les établissements de santé, en les utilisant comme :

– Un outil de veille et d’information, puisque les réseaux sociaux constituent actuellement les principales sources d’information des utilisateurs,
– Un accélérateur de partage d’information (exemples des tweets viraux),
– Créer un espace collaboratif entre les médecins [2].

Les recommandations de ce livre blanc donnent un intérêt particulier au respect de la confidentialité du patient dans toute démarche de demande d’avis entre collègues dans les groupes de professionnels, et au refus systématique des demandes d’amitiés entre médecins et patients, situation qui pourraient entraver cette relation soignant-soigné [2].
L’utilisation de ces technologies n’est pas dénuée de risques, le principal risque est d’un mauvais usage qui peut nuire à l’établissement de santé, voire à toute la profession (l’affaire de la canette de soda n’est pas bien loin) et faire les frais par un ‘’bad buzz’’. Ainsi et vue l’ampleur de l’utilisation des réseaux sociaux au Maroc, notre conseil de l’ordre est invité à prendre position et jouer son rôle de garant de la déontologie et de l’éthique médicale, afin de lancer un débat dans la communauté des médecins, et d’instaurer de nouvelles recommandations éthiques liées à l’utilisation du ‘’web médical’’, dans l’espoir de profiter de l’apport incontestable de ces nouvelles technologies en terme d’exercice médical, de suivi et d’information des malades, sans pour autant dévier des principes de la déontologie et de l’éthique médicale.

Références
– http://blog.medianet.com.tn/blog/chiffres-cles-sur-les-reseaux-sociaux-en-afrique-facebook-linkedin-instagram-presentes-lafrican.                                                              – Déontologie médicale sur le web. Le livre blanc du conseil national de l’ordre des médecins. Decembre 2011.

 

Dr Hamza Ettahri.

Oncologue médical. Centre régional d’oncologie. Al Hoceima. Maroc.

Contact: hamza-17@hotmail.com.