Réflexion d’un Expert

La langue de la publication médicale au 21ème siècle 

Ahmed Aziz Bousfiha, Président de l’Association Marocaine Médicale Tawassol www.tawassol.ma

Avec le soutien de :

Ahmed Ben Abdelaziz, Professeur de Médecine Préventive et Communautaire à la Faculté de Médecine de Sousse (Tunisie); Président du Réseau Tunisien pour la Promotion de la Recherche et de la Publication en Sciences de la Santé.

Introduction

Le 21ème siècle connait une compétition impitoyable dans le domaine de la publication médicale, entre la langue anglaise dominante et les langues nationales des pays émergents tels que la Chine, la Corée du Sud et la Turquie. En effet, si l’anglais jouit d’une grande notoriété dans la communication scientifique internationale dont fait partie la rédaction médicale, sa place serait de plus en plus menacée par les langues nationales, qui assurent la formation médicale de base et post graduée des sciences de la santé dans les vingt pays les plus prolifiques en matière de recherche scientifique. Il est évident aujourd’hui qu’il est inimaginable de concevoir des programmes d’éducation pour la santé des populations et d’éducation thérapeutique des patients, sans l’usage des langues nationales. C’est pour cela qu’il serait légitime aujourd’hui de se questionner sur la cartographie actuelle des langues de la recherche médicale scientifique mondiale.

Cette réflexion essaiera de répondre à deux questions essentielles. D’une part : quelle est la place des langues nationales dans la publication médicale scientifique internationale ? Et d’autre part : quelles sont les opportunités de valorisation de la langue arabe, en tant que langue officielle des pays maghrébins, pour la transmission des résultats de la recherche médicale scientifique ?

Notre thèse est que la langue arabe, en tant que langue nationale des pays du Grand Maghreb, pourrait constituer une langue alternative lors de la publication de la recherche médicale scientifique, au cours de ce 21ème siècle, pour les cinq considérations suivantes :

  1. Les pays les plus producteurs de recherches médicales scientifiques enseignent dans leurs langues locales.
  2. L’utilisation des langues nationales est un facteur facilitateur de l’assimilation des connaissances : une condition requise à l’excellence et à l’innovation.
  3. Contrairement aux idées reçues, le contenu des textes scientifiques est composé essentiellement d’un vocabulaire non technique pouvant être facilement véhiculé par toutes les langues internationales.
  4. La langue arabe est potentiellement riche en vocabulaire et en techniques de création des nouveaux mots traduisant les nouveaux concepts.
  5. La langue arabe est non seulement la langue de la science pendant plusieurs siècles de l’histoire de l’humanité, mais elle est aussi aujourd’hui une langue vivante utilisée par des centaines des millions d’usagers dont les internautes.

 

  1. Langues de formation des vingt pays qui publient le plus au monde

 Le classement des 20 pays dont la publication médicale est la plus prolifique au monde est publié sur le site SIR (Scimago Institution Ranking). Tous ces pays enseignent la médecine dans leur langue nationale ; et pour 85% d’entre eux, la langue d’enseignement n’est pas l’anglais (Tableau 1).

La conclusion évidente qui s’impose est l’importance de la langue nationale dans la formation médicale de base des sciences de la santé, qui prélude à des publications médicales de qualité. Une formation médicale en anglais n’est donc pas indispensable pour trouver une place sur le podium international des publications médicales. En effet, l’Allemagne, le Japon, la France, l’Italie et la Chine occupent successivement les cinq premières places après les USA et l’Angleterre. Ces pays enseignent la médecine dans leurs langues nationales. C’est également le cas de pays émergents tels que la Turquie, le Brésil et la Corée du Sud  qui sont successivement 13ème, 14ème et 17ème. Ces pays sont de grands producteurs de publications médicales de qualité. Or, ils n’enseignent pas la médecine en anglais.

 

  1. La maîtrise de la formation prélude à une excellence en publication

 

Le français est une bonne langue de science et de littérature. C’est à travers cette langue que la plupart de nos professionnels de la santé ont été formés.

Cependant, il y a deux raisons pour discuter la domination actuelle de la langue de Molière dans le paysage médical et scientifique au Maghreb. D’abord, elle ne nous permet qu’une ouverture limitée sur le développement de la médecine à l’échelle internationale, étant elle-même en régression d’utilisation (figure 1).

Par ailleurs, le pourcentage des mots techniques dans la publication médicale est autours de 4% de l’ensemble des mots (1). Cela oblige les étudiants à bien connaitre la culture française dont la littérature s’étale sur les 96% des mots restants des articles scientifiques. Ainsi, la maîtrise du contenu de ces articles impose souvent une grande maîtrise de la langue française, ce qui diminuerait sans doute l’apport de la culture marocaine à la communauté internationale.

 

En outre, La figure 2 montre que la langue nationale est celle qui permet la meilleure compréhension et assimilation des sciences, et donc l’acquisition des compétences et des performances nécessaires à une bonne maîtrise de la matière scientifique, la médecine en l’occurrence. Ceci est en total accord avec les recommandations de l’OMS qui préconisent, pour une meilleure formation des médecins, l’utilisation de la langue nationale dans les facultés de médecine et les services de stages (2).

Persister à enseigner la médecine dans les pays du Maghreb en français, en anglais ou en toute autre langue étrangère, revient donc à ne pas tenir compte des données scientifiques qui prouvent que la langue nationale est le meilleur atout pour la formation des médecins et autres cadres scientifiques.

Ainsi, l’arabe, en tant que langue nationale, devrait rester la langue des matières scientifiques jusqu’au baccalauréat, et devrait être utilisée dans l’enseignement supérieur des disciplines scientifiques, notamment les sciences de la santé.

 

  • La publication médicale : outil de formation de base, de formation continue, de recherche et de sensibilisation

 

Actuellement, l’utilisation du français pour la publication des articles de développement professionnel continu (DPC), destinés aux omnipraticiens et aux spécialistes marocains, est une évidence. C’est dans cette langue en effet que ces praticiens ont suivi leurs cours aux facultés de médecine et leurs stages dans les hôpitaux.

 

L’utilisation de l’anglais dans les articles de DPC est inconcevable actuellement, puisque le plus souvent les auteurs et le public cible ne maitrisent pas cette langue. Les articles de DPC en anglais ne sont donc abordables actuellement que pour une frange limitée de praticiens et du personnel de la santé, notamment les enseignants-chercheurs.

 

Les autres types de publications tels que les articles originaux, nécessitent souvent un traitement par un expert, notamment un enseignant-chercheur, qui va réunir les articles en rapport avec une thématique donnée, afin de produire des publications qui pourront être utilisées par les professionnels de la santé dans leur pratique quotidienne.

 

Ainsi, pour les praticiens de la santé, qu’ils soient dans le secteur libéral ou de santé publique, il est tout à fait concevable d’utiliser la langue nationale pour la rédaction des articles de publication, puisqu’ils sont destinés à un public cible local. Par contre, les publications qui sont destinées à partager l’expérience maghrébine avec le reste du monde devront être, quant à elles, publiées dans la langue scientifique internationale qui est pour le moment, et certainement pour des décennies encore, la langue anglaise.

 

Quant aux publications destinées à la formation médicale de base (articles, livres…) et aux thèses, elles devraient bien évidemment être rédigées dans la langue qui confère la meilleure assimilation possible et prouvée scientifiquement, et qui n’est autre que la langue nationale.

 

  1. Notre langue nationale peut-elle assurer la formation de base ?

 

L’arabe, en tant que langue nationale, a plusieurs atouts pour gagner le pari de l’enseignement médical au Maroc. En effet, cette langue possède une grande richesse en mots scientifiques, et elle a récemment connu un grand développement en matière d’ingénierie linguistique. Elle possède également un grand potentiel de création de nouveaux termes capables de véhiculer de nouveaux concepts avec pertinence.

 

La richesse de la langue arabe est due à son exceptionnelle survie pendant plusieurs siècles, ainsi qu’à son utilisation comme vecteur de la science du monde gréco-romain vers le vaste monde musulman, puis vers le monde occidental.

 

Les spécialistes en linguistique ont estimé le nombre des mots de la langue arabe à plus de 12 millions de mots, contre 600 000 pour la langue anglaise, 150 000  pour la langue française, et 130 000 pour la langue russe.

 

Par ailleurs, les références médicales en langue arabe sont innombrables, et le livre d’Ibn Sina, « le canon de la médecine » détient encore le record de la longévité en tant que référence, puisqu’il a été utilisé pendant plus de 6 siècles.

 

L’avènement de l’internet a permis, quant à lui, un retour en force de la langue arabe dont l’utilisation sur le Web a augmenté de 2500% en 10 ans (3), dépassant toutes les autres langues utilisées sur le Web.

Conclusion

L’assimilation des connaissances médicales ainsi que l’acquisition des compétences par les étudiants en médecine et les professionnels de la santé est une priorité absolue qui vient avant l’ouverture sur le monde.  Pour ce faire, la langue nationale est celle qui favorise le mieux l’acquisition des connaissances aussi bien théoriques que pratiques dans toutes les spécialités scientifiques, et à fortiori dans le domaine médical. L’apprentissage des sciences médicales en langue arabe favorisera donc non seulement l’excellence de la formation des médecins maghrébins, qui se répercutera sur la qualité de leurs publications, mais aussi un apport crucial en matière de prévention, de sensibilisation et d’éducation thérapeutique des patients. La langue anglaise, maîtresse de la publication médicale actuellement, devrait constituer notre deuxième langue et être entourée d’une attention particulaire du gouvernement pour l’enseigner dès le primaire, à travers une pédagogie solide et des programmes respectant les normes internationales. Ainsi, l’enseignement de la médecine en Arabe couplé à une excellence en anglais permettra une meilleure ouverture internationale aux médecins marocains, qui seront donc mieux formés. 

Figure 1 : Evolution de l’utilisation de la langue arabe comparée au français sur internet entre 2010 et 2013.

 

 

 

 

 

 

Rank Country Documents Citable documents Citations Self-Citations Citations per Document H           index
1 United States 1 875 195 1 652 683 37 441 209 18 437 180 22,36 904
2 United Kingdom 558 296 461 051 9 698 470 2 239 020 19,02 595
3 Germany 468 559 420 163 6 448 589 1 595 320 14,84 490
4 Japan 401 406 378 031 4 580 427 1 201 177 11,81 355
5 France 314 872 281 348 4 346 284 835 940 14,76 484
6 Italy 287 675 254 841 4 169 770 806 043 16,08 452
7 China 246 172 238 564 1 042 607 346 605 6,84 192
8 Canada 241 897 215 614 4 816 434 799 185 23,62 513
9 Spain 208 535 176 569 2 105 451 442 328 11,54 343
10 Australia 185 074 160 163 2 902 621 541 559 18,75 374
11 Netherlands 175 073 157 251 3 613 164 602 914 24 443
12 India 130 981 110 317 656 698 184 860 6,69 159
13 Turkey 120 954 109 240 648 234 128 711 6,71 142
14 Brazil 114 107 105 850 850 617 250 770 9,99 214
15 Switzerland 111 199 100 003 2 026 615 232 014 20,65 374
16 Sweden 105 046 97 219 2 246 566 326 789 23,34 378
17 South Korea 86 385 81 216 744 771 124 862 13,08 177
18 Belgium 84 612 76 569 1 594 137 183 842 20,89 355
19 Taiwan 71 014 65 920 683 152 125 262 11,56 178
20 Poland 70 144 66 702 461 766 79 083 7,75 199

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