‘Depuis les années 1950 et jusqu’au début de ce troisième millénaire, un lauréat des facultés de médecine, intégrant le marché du travail dans le secteur public ou privé n’avait pas à trop se prendre la tête ni avec ses concurrents ni avec le progrès qui se faisait dans son domaine. Pour la simple raison que la science en ce temps évoluait d’un pas nonchalant et que l’information elle ne circulait qu’â la vitesse des courriers-escargot ou snail-mail comme notre génération de millenials s’en souvient. Ca allait de soi que le dit medecin allait avoir une bonne clientèle fidèle et un revenu confortable, même s’il se contentait des connaissances qu’il a acquises sur les bancs scolaires et la maigre expérience contractée dans sa pratique journalière. 

Sauf que voilà, la deuxième décennie du 3ème millénaire s’annonce, et avec elle une révolution informatique jamais encore vue. La vitesse de transmission de cette information accélère aussi, les facs de médecine mettent au monde de plus en plus de médecins dans différentes spécialités et la technologie moderne devient incontournable voire indispensable en terme de diagnostic et de thérapie, le jeu change et désormais, il n’est plus possible de réussir en médecine en vivant sur ses acquis des années scolaires. 

De nos jours, un médecin qui veut réussir doit apprendre l’art de s’adapter rapidement et efficacement aux mutations  vertigineuses que fait ce métier en permanence, il en va de sa survie. Malheureusement, pas un mot de cela n’est dit à nos étudiants dans leurs amphithéâtres, qu’on s’applique à soûler par des programmes d’études obsolètes avec des méthodes didactiques qui datent d’avant le déluge.

Aujourd’hui, l’information de tout genre est disponible en un seul click sur internet. Une vague idée du sujet qu’on souhaite explorer suffit pour mettre les voiles dans le monde virtuel. En médecine, on trouve des cours par les plus éminents professeurs dans les universités et instituts les plus réputées et les moins réputées, disponibles en accès libre à tous, on arrive même à assister en direct pourvu qu’on sache ou chercher. On trouve du tout, articles académiques, leçons, illustrations, papiers de recherche, preprint, working papers, tout l’historique le progrès les tendances et les previsions sur les sujets les plus reculés qu’il nous prendrait l’envie de sonder et ce en n’importe quel format audiovisuel, toute discipline et spécialité confondues. 

Que reste t-il donc a faire à nos faculté face a une telle foison de contenu de haute qualité, à jour, et dans un package adapté aux diverses styles d’apprentissage?

Je pense qu’il est grand temps que nos responsables de l’education revoient les objectifs de ces institutions avant qu’elles ne deviennent des musées scientifiques, ou l’on vient acquérir une connaissance de seconde main voire vintage, dans une langue française que même les locuteurs natifs abandonnent pour profiter de la fraîcheur de l’information que leur accorde la maitrise de la lingua franca du monde moderne.

Ca ne le fait plus de passer les plus belles années de sa vie dans la pénombre à mémoriser machinalement des leçons dépassées dans le seul but de passer les examens de fin d’année pour enfin obtenir ce diplôme si longtemps convoité qui sera notre carte d’accès à un travail tel dans un établissement tel avec un salaire tel pendant un temps tel sans qu’on utilise pas même 5% dès informations qu’on s’est fourré la tête avec pendant des années. 

J’estime que nos facultés devront opérer un revirement radical et revoir leur modèle qui encourage la mémorisation inconsciente de cours surannés pour offrir un diplôme fossile en fin de parcours. 

Des pays plus évolués que le notre ont trouvé un moyen simple et efficace pour diffuser les connaissances dans la communauté médicale:

See one, do one, teach one. 

En gros cela veut dire que l’étudiant en médecine, qu’il soit débutant ou externe, que le médecin, qu’il soit interne ou résident, que l’enseignant, qu’il soit assistant ou titulaire, après avoir fait l’experience d’un examen clinique, d’une technique, d’un savoir-faire ou d’une manœuvre chirurgicale, doit l’effectuer aussitôt lui même sous la supervision de celui qui le lui a enseigné, puis transmettre cet acquis à un subalterne. Il aurait ainsi gagné en expertise et en savoir tout en se déchargeant du devoir éthique de passation de connaissances et ses juniors.

Dans d’autres pays, ils s’y prennent différemment: 

See a lot, do the easiest, teach nothing.

Observe à fond, fais le minimum nécessaire, et surtout ne te foule pas la rate à enseigner quoi que ce soit. 

Ce qui en d’autres termes revient à dire que tout le monde dans ces contrées qu’on ne nommerait pas, observe, la tête baissée, ce que font des supposés sphinxes de la discipline, et comme le système éducatif n’est pas participatif et n’encourage pas la diffusion équitable de la connaissance, on ne peut pas émuler ce qu’on observe, parce que les sphinxes ne passent le flambeau que si on leur passe sur le corps, et quand bien même ils passeront la main à une petite minorité, la relève est forcément médiocre parce qu’inexpérimentée et elle même ne partage pas les acquis qu’elle estime avoir payé au prix fort, la boucle est bouclée. 

Aujourd’hui nos universités doivent investir dans de nouvelles approches de l’éducation pour nous donner des diplômés compétents, efficaces et créatifs qui soient d’une valeur ajoutée à leur patrie ainsi qu’a leur domaine d’occupation. Le monde d’aujourd’hui s’oriente de plus en plus vers l’apprentissage par la pratique et le « mentoring ». On met l’accent sur la compréhension et l’analyse et on développe des compétences : la communication, la créativité et le leadership. On cultive des aptitudes de résolution rapide de problèmes et de conflits, de souplesse d’adaptation à l’évolution des connaissances scientifiques avec un esprit critique, ouvert et capable de les intégrer efficacement à sa pratique.

Les instituts prestigieux responsabilisent très tôt leurs étudiants afin de pouvoir distinguer rapidement les profils orientés vers la recherche scientifique, ceux qui souhaitent se spécialiser dans une technique particulière, ou ceux qui démontrent un potentiel de leadership susceptible d’occuper des postes de responsabilité ou encore ceux qui ont la fibre d’enseignants académiques. 

Combien connait-on de génies et de magnifiques esprits créateurs qu’on a enterré dans ce système qui juge et jauge l’intelligence par la capacité à régurgiter des informations apprises bêtement, qu’on finit par ne s’en rappeler pas même du dixième. 

À l’université, comme d’ailleurs au foyer, l’étudiant doit acquérir également des valeurs citoyennes telles que la tolérance, le respect de l’opinion de l’autre et sa liberté de choix, ainsi que l’identité et la vision de son pays. On retrouve alors d’anciens chefs de gouvernement ou des membres de l’intelligentsia parcourant leurs instituts d’éducation supérieure en Amérique, au Canada, en Grande-Bretagne ou en Europe pour raffermir la vision progressiste du pays et son cheminement scientifique et societal …

Les universités chez eux n’endoctrinent pas à coup de programmes tout faits destinés à octroyer un carton imprimé à la fin du circuit en reconnaissance d’un effort de mémorisation passif, Ils transforment les êtres humains qui les intègrent en tant qu’adolescents perdus en citoyens adultes et responsables.

J’ai récemment assisté à un congrès à Barcelone organisée par l’apd, qui a réuni des dirigeants d’entreprises européennes dans divers secteurs d’activité autour du thème des changements technologiques radicaux que connaîtra le monde dans les années à venir.

Ce qu’on nous apprend aujourd’hui dans les facultés de médecine et ce que nous pratiquons dans nos cliniques et nos hôpitaux sera de l’histoire ancienne dans les dix ou vingt prochaines années au plus. Le développement rapide de l’intelligence artificielle et de “l’Internet des objets”, nom qui désigne l’ensemble des dispositifs et objets connectés à Internet pouvant recevoir et transmettre des données de manière indépendante, sans aucune intervention de l’homme, et s’appuyant sur des algorithmes puissants de traitement de données, va tout chambouler. Une machine intelligente – contenant toutes les informations médicales – pourrait alors analyser les signes et symptômes physiques du patient, et même aller jusqu’à analyser ses gènes afin de diagnostiquer avec précision la maladie qu’il est susceptible de contracter et non seulement celle qu’il a présentement. Elle sera aussi en mesure de lui prescrire un traitement personnalisé et l’accompagner ponctuellement et exclusivement durant sa convalescence. A quoi bon servirait alors un medecin en chair et en os et comment gérer cette quatrième révolution?

La conférence a attiré un grand nombre de dirigeants d’entreprises, de centres hospitaliers ou de cliniques à travers le continent, tous cloués a leurs sièges et tenus en haleine par les formidables avancées qu’on leur présentait, tandis que chez nous le problème be se pose même pas. Nous en sommes encore au stade de persuader le patient d’aller chez le médecin qui, avec un peu de chance, réussira a le traiter tant bien que mal, dans des conditions relativement dignes à l’aide de machines qui fonctionnent à peine, quand elles sont disponibles bien entendu.

Je suis allé au Canada un jour pour obtenir l’équivalence d’un diplôme. Je me suis dirigé à l’hôpital général de Toronto, et je leur ai fait part de mon intention de suivre une formation chirurgicale, on m’a évidemment demandé de préciser quelle type de chirurgie m’intéresserait? Ma réponse était: la chirurgie abdominale, puis la question était: Laquelle précisément? Ils ont commencé à énumérer une variété de techniques, j’ai choisi la chirurgie laparoscopique croyant qu’on n’allait pas plus loin que ca dans la spécialisation de l’abdomen, et bien j’avais tort, car on a continué, à ma grande surprise, à recenser les sous- catégories qui n’en finissaient pas. J’ai pu alors constater les cents lieux qui nous séparent de ces gens là en termes de progrès technique, professionnel et même éthique, je ne l’aurais sûrement pas cru si j’en n’avais pas fait l’expérience personnelle. 

La leçon que j’ai tirée de cette expérience est que nous n’avons d’autre choix que de nous tenir au courant de ces énormes développements dans le domaine des sciences et de nous rendre compte que ce que nous étudions dans nos universités est dépassé non seulement dans le domaine médical mais dans toutes les branches scientifiques et professionnelles.’