Avez-vous pensé à vous trouver un MENTOR? Edito signé Alae Guerrouani

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A une époque où la concurrence est devenue le maître mot, il n’est pas vain de rappeler que parmi les nobles traditions consacrées par notre Confrérie depuis l’époque d’Hippocrate, le partage du savoir tient une place de premier plan. Ceux qui comme moi ont eu le Professeur S. Balafrej comme Maître de stage (FMPR) se rappellent très certainement de cette phrase qu’il avait l’habitude de répéter: « La Médecine s’apprend par compagnonnage ». Le compagnonnage étant ce qui permet à l’apprenti d’assimiler l’aspect non écrit du métier de Médecin. Son côté « métier » en fait. C’est aussi ce compagnonnage qui permet de tisser son réseau professionnel, de choisir son secteur d’activité ou sa spécialité, d’éviter les embûches, etc…

 

Le mentorat est « le processus par lequel une personne expérimentée, hautement considérée et empathique guide une autre personne (souvent plus jeune) dans le développement et la reconsidération de ses propres idées, de son apprentissage et de son développement personnel et professionnel. Le mentor, qui travaille souvent – mais pas nécessairement –  dans la même organisation ou le même domaine que son/sa protégé(e), atteint cet objectif par l’écoute et la discussion dans une relation de confiance ». (1) Avoir un Mentor c’est donc avoir la possibilité de se projeter dans ce qui pourrait être son propre avenir professionnel. Le Mentor lui, voit en son discipline ses propres débuts, ses questionnements et son inexpérience d’antan.

 

« Tout cela est bien beau », me diriez-vous, « théorique et très loin de la réalité de notre contexte d’aujourd’hui » et je crains que vous n’ayez pas tout à fait tort. Mais disons-nous franchement qu’il n’y a là aucune fatalité. Lorsqu’à la fin de mon post-graduat en Belgique, j’avais demandé à mon Maître de stage, le Docteur W. Legrand, pourquoi est-ce qu’il s’était investi autant dans ma formation, sa réponse fut à peu près la suivante : “Je t’apprends ce que je sais faire, parce qu’un jour il faudrait peut-être que quelqu’un s’occupe de la santé de mes enfants ou de mes petits enfants quand je ne serai plus là…”. C’est ce crédo qui préside aux grandes évolutions techniques et scientifiques que connait la Médecine dans le monde développé, et nous devons impérativement en saisir l’intérêt.

 

   « Halsted et son groupe (Osler, Welch et Kelly) étaient de grands Maîtres. Ils ont formés beaucoup d’Hommes (Cushing, père de la Neurochirurgie, entre autres) qui à leur tour en ont formé beaucoup, jusqu’à constituer un groupe de successeurs compétents, qui s’est élargi sans cesse, et dont a profité notre profession» (2)

 

Y’a-t-il un quelconque intérêt à rappeler que ces personnes dont nous utilisons quotidiennement les techniques et les instruments étaient des êtres humains comme vous et moi ? Qu’ils n’évoluaient pas forcément dans de meilleures conditions que les nôtres aujourd’hui ?

Une chose est sûre, ces grands Hommes avaient eux aussi l’intime conviction qu’ils laisseront leurs enfants à ce monde et qu’il fallait absolument préparer ce monde à mieux les recevoir et à mieux les traiter.

 

La relation mentor/disciple est différente de la relation superviseur/étudiant dans le sens où la première est volontaire, bénévole et qu’elle s’intéresse au disciple aussi bien dans son évolution académique que professionnelle et personnelle, dans un cadre totalement philanthropique.

 

« Dans sa forme la plus pure, un mentor est un membre confirmé dans son domaine qui guide un apprenti dans les aspects personnels, professionnels et éducatifs » (3)

 

Que vous soyez étudiant, interne, résident ou praticien, et quelque soit votre niveau d’expérience, quand vous voyez une personne plus expérimentée, à même de vous guider dans un volet particulier de votre évolution, d’inspirer vos pas et de vous donner un aperçu global du décor (the big picture), n’hésitez pas à la solliciter. Choisissez vos modèles parmi ceux qui incarnent vos valeurs et ceux auxquels vous souhaitez ressembler. Ce sont finalement des médecins compétents qui forment d’autres médecins compétents, des médecins scientifiquement curieux qui forment d’autres médecins scientifiquement curieux, des médecins empathiques qui forment d’autres médecins empathiques et des médecins épanouis dans leur travail et dans leur vie qui forment d’autres médecins épanouis dans leur travail et dans leur vie.

 

« Le mentor est une part intriquée des rêves et des aspirations professionnelles de son disciple. Ils œuvrent ensemble pour atteindre des conduites d’un niveau élevé et pour préparer un travail orienté sur les valeurs » (4)

 

Il va sans dire qu’en l’absence de programmes de mentorat dans nos universités, l’accès à un réseau professionnel, à l’opportunité, à l’information ou même à la formation passe soit par le réseau familial soit par un effort personnel de la personne qui désire se faire conseiller. Cette notion d’effort est importante. Si l’on souhaite bénéficier d’un soutien professionnel, il faut se montrer digne des attentes de son mentor, être sincère dans son engagement, faire les efforts nécessaires pour réussir ses défis mais aussi maintenir ouverts les canaux de communication. Bien évidemment, il faut être soi-même en mesure de jouer le rôle de mentor pour le bénéfice de son prochain, dans ce qui pourrait devenir un cercle vertueux.

 

« Un bon mentorat se mesure au succès de l’apprenti d’où son intime relation avec les progrès humains. Le mentorat crée des connexions formidables qui parfois se transmettent à travers les générations. » (5)

 

La concurrence est un problème qui, en fait, n’en est pas un… Trouvez-vous des mentors qui vous dépassent, qui réussissent vraiment ce qu’ils font et qui sont heureux dans leur vie. Ceux qui réussissent (les critères de la réussite sont bien évidemment très subjectifs) ne ménageront aucun effort pour vous aider.

 

« Quand vous reconnaissez un modèle, demandez-lui comment il fait. La majorité des mentors potentiels seraient flattés et heureux de vous répondre » (5)

 

Plusieurs publications ont fait état des bénéfices potentiels de ce genre de parrainage en Médecine. Certaines études ont pu mettre en évidence un lien étroit entre mentorat et choix de la spécialité ou désir de poursuivre une carrière universitaire chez les disciples. (6-11) C’est dire l’opportunité pour les mentors d’influencer l’avenir de leurs spécialités, qu’il s’agisse de diffuser leurs techniques, leurs idées ou leurs philosophies. « l’Homme c’est rien – l’Œuvre c’est tout », (12) et une œuvre qui transcende le temps et l’espace est une œuvre dont on a su faire la promotion. Quand j’ai demandé à un collègue canadien quel bénéfice est-ce que le département tirait du fait de me former (et de me payer aussi), il a répondu quelque chose du genre : « C’est gars aiment vraiment ce qu’ils font et ils veulent que leurs techniques soient développées de par le monde ». Etant étranger à cette culture, j’avoue que sa réponse m’a laissé un peu perplexe…

 

Je reste tout de même convaincu que mes orientations professionnelles ont été – et demeurent – tributaires de l’apport des personnes qui ont joué le rôle de mentor pour moi. Il ne serait pas juste de clore ce sujet sans les citer, car d’excellents mentors, on en a aussi au Maroc. Dans l’ordre chronologique et sans complaisance, je reconnais l’influence du Pr. A. Rzin qui a inspiré mon choix de spécialité et dont l’attitude a toujours été celle d’un parfait gentleman, contrastant avec ce que je connaissais de la majorité des chefs de l’époque. Le Pr. K. El Khatib, s’est ensuite occupé de me mettre sur les rails de la spécialité, de stimuler ma curiosité scientifique et mon appétit pour les expériences internationales. Une personne qui n’exige de vous que ce qu’elle peut exiger d’elle-même, c’est-à-dire rien de moins que l’irréprochabilité. Plus tard, le Dr. W. Legrand que j’ai cité plus haut, chirurgien d’une exceptionnelle efficacité, extrêmement bienveillant à mon égard, a largement influencé mes gestes techniques et mon attitude professionnelle. Enfin, si j’ai pris mon courage à deux mains, plié mes bagages et traversé l’Atlantique pour me former à l’Orthognathique, c’est un peu à cause de cette phrase anodine que m’avait lancé le Pr. N. Fejjal au décours d’une banale discussion : « va apprendre le cœur de ton métier, ne perds pas ton temps ». Il est très difficile pour toute personne qui se respecte de prendre de grands airs quand on est confronté à la modestie d’excellents chirurgiens tels que ce dernier et le Pr. A. Moussaoui. Avoir des mentors sert aussi à ça : garder les pieds sur terre, aller vers l’essentiel et éviter les pièges qui peuvent vous détourner de vos objectifs. Ces personnes que j’ai souhaité honorer, je les sollicite encore aujourd’hui pour de l’aide ou des conseils, et bien que la décision m’appartienne toujours, leur avis compte.

 

    «  Leurs priorités étaient évidentes, il n’y avait pas de motivation cachée. Le patient était prioritaire par rapport aux tâches administratives et aux obligations extra-cliniques. Leur enseignement n’était pas pressé ni interrompu pour des motivations personnelles. C’était des chirurgiens techniquement compétents, ouverts d’esprit et fascinés par apprendre. Leur égo était effacé par leur honnêteté intellectuelle. Ils voyaient les complications comme des échecs personnels, non pas des variations d’une évolution qu’ils avaient prévue. Ils respectaient leurs patients et leurs collègues. Ce respect leur était universellement rendu » Un chirurgien vasculaire au sujet de ses mentors. (13)

 

Dr Alae Guerrouani 

Chirurgien Maxillo-Facial & Stomatologiste 

Fellow – Dept. Oral and Maxillofacial Surgery Dalhousie University, Halifax, NS, Canada