Le changement tant espéré ne se fera qu’à travers les générations à venir qui refuseront de cohabiter avec l’injustice et de l’accepter. Ce combat civilisationnel demande de la patience, de la science et de l’action.

Ces derniers temps, j’ai la chance et le bonheur de rencontrer de plus en plus les étudiants en médecine. Des cerveaux qui ont des facultés importantes d’apprentissage et des envies de réussite et pourquoi pas de brillance. Mais il manque la voie. Les plus courageux et entreprenants ont constitué des groupes de pensée ou d’action et essaient de bouger les lignes.

Alors, ils cherchent des modèles de médecins qui sont sortis du moule. De plus en plus, ils souhaitent comprendre une certaine philosophie de la vie et un emploi de l’art de la médecine, autrement.

Quand ils m’invitent pour parler de la médecine humanitaire et de mon parcours en particulier, je les sens voyager avec moi dans les pays que j’ai traversés avec un mélange de douleur, d’espérance et de don utile. Je lis ensuite dans leurs yeux de belles expressions, celles du sens de notre métier.

Le comportement destructeur des aînés

Dans le hall, plusieurs sont revenus vers moi pour me poser des questions sur les actions possibles au Maroc ou sur Médecins sans frontières, sur les possibilités de rejoindre mon initiative de formation de secouristes pour les villages marocains enclavés, ou sur la manière dont je fais pour vivre puisque je consacre la majorité de mon temps à enseigner et opérer sans contrepartie financière.

Une jeune femme du groupe me dit : «Je suis étudiante en 7ème année et je vois des choses horribles dans mon stage.» Elle a commencé à me parler d’un enfant de 8 ans qu’elle a reçu aux urgences de nuit suite à un accident de la circulation. L’enfant était inconscient avec des difficultés respiratoires, elle ne comprenait pas que le réanimateur ne puisse pas se déplacer pour ce garçon qui luttait pour sa survie et que, selon ce qu’on lui a enseigné, cet enfant devait avoir une assistance respiratoire et être admis en réanimation. Je l’ai regardé dans les yeux, imaginant la suite : «Il a fini par rendre l’âme.» Avec des yeux remplis de larmes et une gorge nouée l’empêchant de prononcer ses mots, elle a juste pu hocher sa tête, mimant l’affirmatif.

C’est le premier pas vers la destruction des jeunes médecins par le comportement de leurs aînés. C’est pour cela que parmi ces êtres brillants et fragiles, il y en aura quelques-uns dénués de conscience, d’autres cupides ou carrément corrompus. Parfois tout ceci à la fois…

De l’action, encore de l’action, toujours de l’action

Ce dysfonctionnement du caractère devient possible à cause du système du pays en général, et la santé en représente la partie la plus douloureuse. C’est pour cela que se battre pour nos étudiants est un combat des plus nobles. Non seulement en leur inculquant un savoir de qualité, mais également un savoir-être et un savoir-faire, en gros un certain management de soi.

Le changement tant espéré ne se fera qu’à travers les générations à venir qui refuseront de cohabiter avec l’injustice et de l’accepter. Ce combat civilisationnel demande de la patience, de la science et de l’action.

Justement, c’est par l’action que j’ai pu garder les interrogations de mes vingt ans et mes révoltes contre la maladie et l’injustice. Les étudiants en médecine représentent pour moi une belle espérance… D’ailleurs, je vais commencer à d’autres des formations de secourisme et de soins d’urgence en faveur des jeunes des villages enclavés. De l’action, encore de l’action, toujours de l’action… Le changement ne s’obtiendra que par l’action.